Au Guatemala, pour les migrants, « la frontière avec les Etats-Unis commence ici »

Deux policiers honduriens gardent une simple barrière relevée à la douane de Aguas Calientes, dans l’ouest du pays, à la frontière avec le Guatemala. Côté guatémaltèque, une rue étroite est déjà encombrée de voitures, à 7 heures du matin. Cette douane n’a jamais été un point de passage important entre les deux pays. Les familles l’empruntaient le dimanche pour aller rendre visite à leurs proches de l’autre côté de la frontière. Mais, depuis plus d’un an, Aguas Calientes est devenu un passage très fréquenté par les migrants, qu’ils soient colombiens, vénézuéliens ou haïtiens, en route vers les Etats-Unis. « Ils cherchent à éviter la frontière sud du Mexique, bien plus contrôlée que celle plus au nord, dans la péninsule du Yucatan, explique Aracely Martinez, anthropologue à l’université del Valle de Guatemala et experte des questions de migration. Les migrants traversent désormais le département du Peten, dans le nord du Guatemala. Le voyage est plus long, plus dangereux, mais il comporte moins de risques d’y croiser la police, qui reste un cauchemar dans cette traversée. »

Une famille de migrants vénézuéliens qui viennent de franchir la frontière entre le Honduras et le Guatemala, à Aguas Calientes (Honduras), attend un véhicule pour les emmener à Esquipulas (Guatemala), afin de poursuivre leur voyage vers les Etats-Unis, le 21 juin 2023.

Ces migrants ont traversé le Nicaragua et, avant cela, le Costa Rica, qui fournit même des bus pour qu’ils s’en aillent plus vite, éreintés après la traversée de la jungle du Darien, entre la Colombie et le Panama, la pire épreuve sur le chemin en provenance d’Amérique du Sud. Le Honduras, qu’ils viennent de quitter, est aussi perçu comme un havre de paix. Les autorités leur délivrent un laissez-passer de cinq jours pour traverser le pays. « La police ne nous demande rien, ne nous arrête pas, on est reçus dans les hôpitaux, rien à redire », témoigne Antonio Dolores, un jeune instituteur qui a quitté le Venezuela avec deux amis enseignants et vient de passer le poste d’Aguas Calientes.

Devant eux s’étend le Guatemala, devenu la traversée que les migrants pauvres détestent le plus. A tous les barrages policiers – entre sept et huit sur leur route –, ils vont devoir donner de l’argent s’ils veulent avancer et ne pas subir des abus. Les seules statistiques qui existent, issues du Parquet des droits humains, confirment ce phénomène. En 2022, trois migrants sur dix ont déclaré avoir subi des violences en traversant le Guatemala. C’est plus du double de ce qui est constaté dans les autres pays. Dans 62 % des cas, il s’agissait d’extorsions, pratiquées à 85,9 % par la police.

« Véritable mafia »

Ce racket commence à peine le pied posé au Guatemala. Dès qu’ils ont franchi la barrière, les chauffeurs abordent les migrants et négocient rapidement les places dans les voitures. « On ne négocie rien, ils imposent le prix », corrige gentiment Sara Gomez, qui vient de donner ses 20 derniers dollars (18 euros), qu’elle avait économisés en travaillant comme infirmière au Venezuela. La voiture ne parcourt que 5 kilomètres jusqu’au gros bourg d’Esquipulas, sans être arrêtée aux barrages de police. « Les passeurs donnent une commission aux policiers, qui en redonnent une partie à leurs chefs, détaille Alfredo Danilo Rivera, sociologue à l’Institut centraméricain des études sociales et du développement, à Guatemala. Viennent ensuite les fonctionnaires de l’Institut national de la migration, qui demandent aussi de l’argent sous peine de renvoi au Honduras. Le système ne s’appuie sur aucune loi et fonctionne comme une véritable mafia. »

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